
Quelques mots, parfois, suffisent à traverser les siècles. Cette formule étrange et délicate, née au XVIᵉ siècle, continue de susciter la curiosité. Elle semble simple, presque évidente, et pourtant elle ouvre sur des questions bien plus profondes qu’il n’y paraît. Derrière elle, on trouve un auteur précis, une œuvre identifiable et une réflexion très fine sur l’amour et l’idéal féminin. Autrement dit, rien n’est laissé au hasard.
Les œuvres d’Étienne Jodelle à l’origine de cette formule
La phrase « Diane en Anne et Anne en Diane puisse être » est attribuée à Étienne Jodelle (1532-1573), poète et dramaturge de la Renaissance française. Membre fondateur de la Pléiade, il fait partie de ces écrivains qui ont cherché à donner à la langue française une ambition nouvelle, plus riche, plus savante, mais aussi plus expressive. Un parcours qui rappelle une certaine Géraldine Maillet.
Cette formule ne sort pas de nulle part. Elle s’inscrit dans un ensemble d’œuvres bien identifiées, où Jodelle explore aussi bien la poésie que le théâtre. Deux textes reviennent systématiquement lorsqu’on s’intéresse à ce vers :
- « Des trois sortes d’aimer la première exprimée »
- « Cléopâtre captive »
Ces œuvres suffisent à comprendre la démarche de Jodelle et la précision de son écriture.
« Des trois sortes d’aimer la première exprimée »
C’est dans ce sonnet que figure la fameuse formule. Le poème s’intéresse aux différentes manières d’aimer et à la façon dont elles peuvent s’articuler entre elles. Jodelle y utilise les codes du sonnet italien, très en vogue à la Renaissance, tout en développant une écriture dense et volontairement suggestive.
La phrase « Diane en Anne et Anne en Diane puisse être » repose sur une construction en miroir, un chiasme, qui attire immédiatement l’oreille. Rien n’est affirmé de manière brute. Le verbe « puisse être » laisse planer le doute, le souhait, presque le rêve. Jodelle ne décrit pas une réalité, il propose un idéal.
Ce flou n’est pas une faiblesse. Au contraire, il permet au vers de rester ouvert, interprétable, et donc durable. C’est aussi ce qui explique pourquoi il est encore étudié, commenté et discuté aujourd’hui.
« Cléopâtre captive »
Étienne Jodelle n’est pas uniquement poète. Avec « Cléopâtre captive », il signe une œuvre majeure du théâtre français, souvent considérée comme la première tragédie française d’inspiration antique. Ce texte marque une étape importante dans l’histoire littéraire, en introduisant des formes et des thèmes directement hérités de l’Antiquité.
Cette expérience théâtrale éclaire sa poésie. Chez Jodelle, chaque mot est pesé, chaque construction est maîtrisée. Même dans un sonnet, on sent une attention presque scénique portée au rythme, à l’équilibre et à la portée symbolique des phrases. Cela explique pourquoi une simple formule peut sembler à la fois douce, mystérieuse et étonnamment puissante.
Que signifie réellement cette formule ?
La force de cette phrase tient à sa construction. Diane et Anne s’y répondent, s’inversent, se reflètent. Le choix des prénoms n’est évidemment pas anodin. Diane, déesse romaine, évoque la chasteté, la distance et une pureté presque inaccessible. Anne, figure chrétienne, renvoie à la maternité, à l’amour incarné et au monde terrestre.
Jodelle ne les oppose pas frontalement. Il suggère plutôt un passage possible de l’une à l’autre, une transformation idéale. Et surtout, il n’impose jamais une lecture unique.
Les interprétations les plus couramment retenues tournent autour de plusieurs idées fortes :
- l’union symbolique de la chasteté et de l’amour incarné
- une transformation spirituelle, intérieure
- la recherche d’un idéal féminin complet, cher aux humanistes
- une réflexion sur le pouvoir du langage poétique à unir des contraires
C’est précisément cette liberté d’interprétation qui permet à la formule de traverser les époques sans perdre de sa force.
Étienne Jodelle s’adressait-il à quelqu’un en particulier ?

La question revient souvent, et pourtant elle reste sans réponse définitive. Contrairement à d’autres poètes de la Renaissance, Jodelle ne désigne jamais clairement une muse. Il préfère les figures idéales, presque abstraites.
Aucun élément biographique ne permet d’identifier une femme réelle derrière Diane ou Anne. Le sonnet s’inscrit davantage dans une réflexion générale sur l’amour, influencée par les courants néo-platoniciens de son époque. Même si une expérience personnelle a pu nourrir l’écriture, elle est volontairement effacée au profit d’un propos universel.
Pourquoi cette phrase nous touche encore aujourd’hui ?
Ce qui frappe, c’est la modernité de cette écriture. Malgré son ancienneté, la formule n’a rien de figé. Elle reste courte, musicale, ouverte. En quelques mots, Jodelle réussit à concentrer une réflexion que d’autres auraient étalée sur de longues pages. Relire Jodelle aujourd’hui, c’est redécouvrir l’ambition de la Pléiade et le plaisir d’une poésie qui fait confiance au lecteur. Une seule phrase, et suffisamment de matière pour réfléchir longtemps.
